Viticulture : à Létra, on arrache la mort dans l'âme

Alors que la première campagne d'arrachage se termine en Beaujolais, un bilan et des questions s'imposent. Tentatives de réponses avec l'exemple de Létra, 760 âmes, quatorze dossiers d'arrachage au compteur.
Il suffit de se balader un peu dans le Beaujolais pour apercevoir les trouées au milieu des vignes ; des ceps décharnés, entassés dans l'attente du bûcher ; des viticulteurs courbés sur un labeur qui pèsera longtemps sur leur mémoire. Arrachage : ce mot banni des vocabulaires viticoles voilà quelques mois à peine est sur toutes les bouches depuis que les instances et le Conseil général ont décidé d'opter pour la disparition des vignes pour faire baisser la production d'un vignoble qui ne sait plus quoi faire de ses excédents. Ont été annoncés 3 000 ha à disparaître sur trois campagnes d'ici 2008. Avec des subventions de 10 000 euros la première année à 8 000 euros en 2007.
Alors que la campagne 2006 est bouclée depuis le 15 juin, un bilan et des questions s'imposent. 450 hectares vont être officiellement arrachés sur le Beaujolais. "C'est conforme à ce que nous attendions, annonce le président de l'UVB, Bruno Matray, nous avons déjà 200 ha de demandes pour 2007". Il espère pouvoir tenir le total de 3 000 ha.
Toujours au chapitre des constats, on ne peut que s'arrêter sur la différence entre le Beaujolais du Nord, des crus et des villages, beaucoup moins touché que le Sud des génériques. Nous livrons cette semaine des témoignages issus de la commune de Létra. Quatorze dossiers y ont été déposés, ce qui en fait l'une des trois communes les plus touchées du Beaujolais.
Des conséquences à tous niveaux
Avec des conséquences qui dépassent le strict cadre viticole. Sociales, tout d'abord, avec des familles qui doivent trouver de nouvelles activités, souvent en complément du vin. Rares sont les exploitations qui vont définitivement arrêter. "On voit plutôt des gens qui se séparent de petites parcelles", avance Bruno Matray.
Conséquences paysagères ensuite. Ces vignes arrachées vont laisser place à des trouées sans grand avenir. Si ce n'est d'être entretenues une ou deux fois par an pour éviter de devenir des friches. Et favoriser ainsi l'érosion.
Ces mêmes espaces qui posent des problèmes d'urbanisme aux communes. "On ne nous a tenu au courant de rien, se désole le maire de Létra, Serge Gabardo. Les gens qui sont en difficulté ne vont pas s'occuper des sols. En tant que maire je n'ai aucune vision globale et surtout aucune connaissance des gens qui ont touché la prime à l'arrachage, ce qui peut poser problème en cas de modification du plan d'urbanisme." Ceux qui ont bénéficié d'une prime devront en effet la rembourser s'ils bénéficient du "jackpot" terrain constructible sous quinze ans.
Pour l'an prochain, Bruno Matray se veut rassurant sur ce point. "Les maires seront tenus au courant des dossiers par le Conseil général."
Echanges : encore à l'étude
Reste que les arrachages eux-mêmes posent question. L'Union viticole souhaitait par exemple que l'on fasse disparaître les parcelles les moins qualitatives ou que l'on favorise l'échange. Le problème, c'est que parfois ce sont les parcelles non mécanisables qui sont supprimées, alors que les échanges restent marginaux, la faute à une trop grande complexité des démarches. Si aucune procédure officielle n'a été mise en place cette année, "l'idée n'est pas abandonnée", selon Louis Pelletier, directeur de l'UVB. "Le délai pour imaginer un système dès cette campagne était trop court, mais on se penche sur le sujet pour 2006-2007", ajoute-t-il.
"L'an prochain le Conseil général fera également attention aux zones urbanisables, ajoute pour sa part Bruno Matray. Quant aux parcelles non mécanisables, c'est dommage si elles sont supprimées."
A Létra, une petite équipe réfléchit à l'avenir autour de Roland et Roger Coquard (associés au sein du Gaec des Trois Coqs). Ils proposent "une réflexion collective qui concerne toutes les familles du Beaujolais, et conduisant à arracher 10 % de l'ensemble du vignoble et pas seulement, comme c'est le cas aujourd'hui, le Beaujolais sud plus touché par la crise". Autre idée, "la prise en compte de la surface réelle des parcelles. En effet actuellement sont comptabilisés comme vigne en production les charrois qui font le tour des vignes, il suffirait d'enlever dans tout le vignoble Beaujolais cette surface qui serait de l'ordre de 10 à 20 %, pour réduire la surface cultivée sans modifier le paysage."
Des idées, le Beaujolais n'en manque pas. Il reste que la sociologie même de certains de ses villages va être modifiée avec l'abandon partiel de leur activité traditionnelle.
David Besson et Mireille Dumas
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