Pour que les femmes battues osent enfin parler

Estelle* a connu la peur, la violence physique et verbale d'une liaison amoureuse transformée en calvaire. Elle évoque avec courage cet enfer quotidien.
C'est une histoire malheureusement banale. Celle d'une femme frappée par son compagnon. Le chapitre insoutenable d'une liaison qui avait pourtant débuté comme un roman d'amour, il y a près de dix ans. "Rien ne laissait présager ce débordement de violences. C'était une personne fêtarde, qui a ensuite basculé dans l'alcoolisme", raconte Estelle.
Un huis-clos sordide, quelque part dans le Beaujolais, dont le paroxysme a été atteint au coeur de l'été dernier. "Il m'a poussé dans les escaliers, et j'ai basculé en arrière. Si je n'avais pas eu la force de me retenir, ç'aurait pu être dramatique. Il s'est ensuite acharné sur moi...", raconte Estelle, dont les membres portent encore les marques d'une agression qui n'était malheureusement pas la première. "Au début, il s'agissait uniquement de menaces verbales. Puis il y a eu les coups. J'ai même cru une fois y laisser ma vie", délivre la jeune femme. "Ce jour-là, je rentrais du travail, et il était ivre, comme souvent. Il a tenté de m'étrangler, sous les yeux de mon jeune fils. Heureusement, les voisins sont intervenus". Estelle porte plainte une première fois, mais l'affaire n'aboutit pas. "Il avait des soutiens locaux importants", glisse-t-elle.
"C'est un animal..."
Quand elle évoque aujourd'hui celui avec lequel elle a passé plusieurs années de sa vie, c'est avec des mots durs, et en regrettant de ne pas avoir osé parler plus tôt. "Je le vois comme un animal... Il ne faut pas attendre un drame pour réagir. Ça commence par une dispute, des menaces verbales, on pense que ça va s'arranger... Il m'a presque fait culpabiliser, en me disant que j'avais un problème psychologique. A un moment, je me suis même dit : "Il a peut-être raison", explique-t-elle. Pendant longtemps, la jeune femme s'est réfugiée dans son travail, gardant pour elle son douloureux secret. "Je laissais mes soucis aux vestiaires. Je ne voulais pas laisser transparaître mon malaise auprès de ma famille ou de mes collègues de travail. J'avais un peu honte. Et puis il y a surtout cette peur de ne pas être pris au sérieux", délivre Estelle.
Car l'homme violent passait en public pour un personnage honorable. "Il avait deux visages. Quand on invitait des gens, il passait pour quelqu'un d'ouvert, d'aimable. Mais une fois la porte refermée, c'était un autre homme...".
"J'apprends à nager"
Si les stigmates physiques disparaîtront un jour, les séquelles mentales devraient être plus longues à effacer. "Le soir, je m'endors avec un téléphone portable dans le lit. La peur n'a pas totalement disparue. D'autre part, il va me falloir beaucoup de temps avant de faire à nouveau confiance à un homme. Mais je commence à revivre. Je me suis notamment lancée dans la natation. J'ai appris à nager", sourit la jeune femme.
Lâchée par sa propre famille, "qui a toujours eu face à elle un homme charmant", Estelle a trouvé du soutien chez des amis. Mais son combat est aussi celui de la solitude. "Il faut garder la tête haute, ne pas baisser les yeux, et surtout ne pas appréhender d'être seule. On y laisse des plumes, mais c'est un combat qui vaut la peine d'être mené", exprime-t-elle.
La plainte qu'elle a déposée à l'été contre son ex-compagnon a cette fois-ci aboutie. L'homme a récemment été condamné à une peine de prison avec sursis. "Je suis satisfaite et soulagée. Mon combat aura servi à quelque chose. Il a maintenant une épée de Damoclès au-dessus de la tête. S'il recommence, ce sera la prison", délivre Estelle, s'empressant d'ajouter que son histoire ne se résume pas à un simple combat individuel. "Si je témoigne, c'est pour toutes les autres femmes qui connaissent la même situation, et qui malheureusement n'osent pas parler. On commence à évoquer les violences conjugales, mais c'est encore trop souvent tabou. J'espère que ce témoignage ouvrira les yeux d'un certain nombre de femmes. Aujourd'hui, je me sens prête à tendre la main à celles et ceux qui ont vécu la même histoire."
J.V.
*prénom d'emprunt.
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